
Domenico Zucco, le personnage emblématique du cirque Baggio jusqu'à ce que Valbruna, belle petite fille noire soit abandonnée devant le chapiteau. Le vieil italien lui offrira un prénom, lui fera tout connaître, tout découvrir, tandis qu'elle en retour lui réapprendra le goût salé des larmes, qu'elles soient empreintes de bonheur ou de chagrin ...
Les premières lignes de la nouvelle :
Dès mon plus jeune âge, je me suis attaché au cirque découvert par la lucarne qui précipiterait sa perte. A une époque où cette télévision n’était pas encore entrée dans tous les foyers, les soirées de la Piste aux Etoiles rassemblaient tous les enfants du village autour de l’unique écran noir et blanc. Assis en tailleur, nous restions là durant deux heures, sans bouger, comme hypnotisés.
Devenu adulte, à chaque fois que je le pus, j’allais rejoindre cette magie de l’enfance sous les chapiteaux qui se montaient près de chez nous. Malheureusement ils furent de moins en moins nombreux, de moins en moins fascinants, et un jour vint où, comme les autres, j’oubliai moi aussi le chemin qui me conduisait à eux.
Lorsqu’il y a six mois, je vis dans la presse qu’une vente aux enchères avait lieu pour disperser les objets d’un cirque condamné par la faillite, je décidai de m’y rendre. J’étais partagé entre la culpabilité d’être un prédateur dépeçant une dépouille et l’excitation de la trouvaille. C’est ce deuxième sentiment qui prévalut, dès l’instant où je pénétrai dans l’enceinte de la vente. Il y avait de tout, c’était un gigantesque capharnaüm. Le chapiteau avait même été monté ! S’entremêlaient des harnais, des cages à fauves, du matériel, des échelles, des filins, des cordes. A l’intérieur on trouvait d’autres objets. Je fus ému successivement par une petite trousse de maquillage en skaï vert, un habit de clown aux couleurs délavées, le justaucorps décousu d’une écuyère. Je m’emparai même de la trousse, la regardant sous toutes les coutures, l’ouvrant délicatement, pour finalement continuer ma flânerie jusqu’à ce que je le vis.
C’était un petit accordéon diatonique au soufflets rouges. Ses deux caissons étaient en bois foncé, ses courroies avaient un cuir craquelé. Apparemment il ne semblait pas avoir trop souffert des vicissitudes du temps. Avec délicatesse je le pris entre les mains, positionnai maladroitement mes doigts sur les claviers afin d’en faire sortir une note qui me parut nasillarde. Ce n’était pas l’instrument qui en était coupable, mais ma maladresse et mon manque de pratique. Je le retournai jusqu’à ce que je vis qu’il était marqué par mes initiales fétiches. Un V et un D avaient été collés et sans doute recollés. Le V avait une couleur légèrement différente du D, comme si l’un était antérieur à l’autre. Cet accordéon serait à moi et il le fut, car personne d’autre ne s’y intéressa.
Domenico Zucco avait une gueule, une belle gueule d’Italien buriné où chaque ride s’est muée en sillon. Même s’il avait aujourd’hui quasiment soixante-dix ans, sa haute stature laissait imaginer l’athlète charpenté qu’il avait dû être. Quelle que soit la saison de l’année, il avait toujours la même casquette vissée sur le haut du crâne. Rares devaient être ceux qui connaissaient la couleur, la présence ou l’absence de ses cheveux.
Il avait près de lui son instrument de musique, celui qui ne l’avait jamais abandonné. Il venait de le déposer sur sa petite table de cuisine. Pas grande comme tout ici devait l’être dans l’exiguïté de sa caravane. Gisant désormais devant lui, il avait enlevé une à une les lettres composant son nom et collées jusqu’alors sur le caisson droit de son accordéon. Seule avait été conservée l’initiale de son prénom, le D de Domenico. Il les observa toutes puis s’empara de celle de son nom, le Z de Zucco pour, avec une minutieuse habileté, la découper. Il en fit un V qu’il colla en travers, à côté du D. Le V de Valbruna.
C’était lui qui l’avait prénommée ainsi.




Devenu adulte, à chaque fois que je le pus, j’allais rejoindre cette magie de l’enfance sous les chapiteaux qui se montaient près de chez nous. Malheureusement ils furent de moins en moins nombreux, de moins en moins fascinants, et un jour vint où, comme les autres, j’oubliai moi aussi le chemin qui me conduisait à eux.
Lorsqu’il y a six mois, je vis dans la presse qu’une vente aux enchères avait lieu pour disperser les objets d’un cirque condamné par la faillite, je décidai de m’y rendre. J’étais partagé entre la culpabilité d’être un prédateur dépeçant une dépouille et l’excitation de la trouvaille. C’est ce deuxième sentiment qui prévalut, dès l’instant où je pénétrai dans l’enceinte de la vente. Il y avait de tout, c’était un gigantesque capharnaüm. Le chapiteau avait même été monté ! S’entremêlaient des harnais, des cages à fauves, du matériel, des échelles, des filins, des cordes. A l’intérieur on trouvait d’autres objets. Je fus ému successivement par une petite trousse de maquillage en skaï vert, un habit de clown aux couleurs délavées, le justaucorps décousu d’une écuyère. Je m’emparai même de la trousse, la regardant sous toutes les coutures, l’ouvrant délicatement, pour finalement continuer ma flânerie jusqu’à ce que je le vis.
C’était un petit accordéon diatonique au soufflets rouges. Ses deux caissons étaient en bois foncé, ses courroies avaient un cuir craquelé. Apparemment il ne semblait pas avoir trop souffert des vicissitudes du temps. Avec délicatesse je le pris entre les mains, positionnai maladroitement mes doigts sur les claviers afin d’en faire sortir une note qui me parut nasillarde. Ce n’était pas l’instrument qui en était coupable, mais ma maladresse et mon manque de pratique. Je le retournai jusqu’à ce que je vis qu’il était marqué par mes initiales fétiches. Un V et un D avaient été collés et sans doute recollés. Le V avait une couleur légèrement différente du D, comme si l’un était antérieur à l’autre. Cet accordéon serait à moi et il le fut, car personne d’autre ne s’y intéressa.
Domenico Zucco avait une gueule, une belle gueule d’Italien buriné où chaque ride s’est muée en sillon. Même s’il avait aujourd’hui quasiment soixante-dix ans, sa haute stature laissait imaginer l’athlète charpenté qu’il avait dû être. Quelle que soit la saison de l’année, il avait toujours la même casquette vissée sur le haut du crâne. Rares devaient être ceux qui connaissaient la couleur, la présence ou l’absence de ses cheveux.
Il avait près de lui son instrument de musique, celui qui ne l’avait jamais abandonné. Il venait de le déposer sur sa petite table de cuisine. Pas grande comme tout ici devait l’être dans l’exiguïté de sa caravane. Gisant désormais devant lui, il avait enlevé une à une les lettres composant son nom et collées jusqu’alors sur le caisson droit de son accordéon. Seule avait été conservée l’initiale de son prénom, le D de Domenico. Il les observa toutes puis s’empara de celle de son nom, le Z de Zucco pour, avec une minutieuse habileté, la découper. Il en fit un V qu’il colla en travers, à côté du D. Le V de Valbruna.
C’était lui qui l’avait prénommée ainsi.



