Aucune brocante, aucun vide-grenier ne faillit à la tradition de présenter aux promeneurs son lot de Draps de lin monogrammés. Aucun ne garde en lui le souvenir de ce trousseau inachevé ... sur les rives de l'Odet, en mémoire du peintre de l'école de Pont-Aven.

Les premières lignes de la nouvelle :

En feuilletant le journal du week-end, l'entrefilet annonçant cette brocante m'avait de suite intéressé.
On sortirait sans doute des sentiers battus puisque les sœurs du Sacré Coeur y mettraient en vente de vieux objets afin de financer la rénovation du toit de leur chapelle.
Je m’y rendis l’après-midi même. Il était particulièrement agréable de se promener dans les jardins de l’abbaye car la quiétude protectrice des lieux semblait rejaillir sur moi . De grandes allées bien entretenues, un gravier qui crisse sous les pas, des rosiers qui embaument … et plus loin la palette de couleurs d'un potager. Le temps semblait s’être figé aux murs d'enceinte. Les religieuses perpétuaient là leur séculaire hospitalité. Elles offraient à qui le voulait des boissons, des parts de gâteaux ou du café. Depuis l’enfance, j’ai aimé la présence rassurante de ces bonnes sœurs physiquement si semblables. Je les ai toujours toutes vues avec des lunettes aux branches grises, des sandales indémodables, de grosses montres masculines au bracelet élastique. Celles que j'observais derrière leurs tables attestaient encore une fois ce cliché. J'essayais d’imaginer les choix qui les avaient menées ici.
Mon imagination fut brisée dans son élan par une famille qui parlait haut et fort. Une claque retentissante sur la joue d'un enfant étonné me replongea rapidement dans mon époque ! J'eus l'impression que l'homme au maillot de sportif venait de rompre le charme. Dès lors, c’est sans conviction, quasiment rapidement, que je fis le tour des objets. Comme je m'apprêtais à partir, je fus toutefois attiré par un tissu couleur de lin. Je le trouvais incongru ici. Il s'agissait d'un drap, issu d'un trousseau de mariée. Il n'avait jamais été utilisé. Il était encore marqué par ses plis originels. Deux détails me frappèrent. Il avait une trace de brûlure sur quelques centimètres … et surtout il était brodé avec un V et un D .

Gwendoline avait une blondeur que l’on ne pouvait qu’imaginer, puisque sa coiffe la dissimulait quasiment. Son teint était pâle, mais des taches de rousseur y apportaient une fantaisie pleine de charme. Les éclats verts et pétillants de son regard offraient d'ailleurs à son visage une parure supplémentaire. A n'en pas douter, elle était la plus belle fille de Toulgoat. Elle avait à peine seize ans mais la liste des prétendants non encore déclarés était déjà longue.

Elle avait quitté l'école et apprenait désormais à devenir une femme, comme on les aime ici, dans cette pointe du Finistère. Elle participait à tout, aidant sa mère à s'occuper de la maison, des six bambins qui composaient la fratrie, mais aussi de la ferme. Parmi toutes les activités, ce qu'elle préférait, c'était accompagner sa mère au marché de Quimper, le samedi matin.

Souvent les deux femmes partaient alors que l'aube n'était pas encore totalement blanche. Sitôt dans la carriole, elles se posaient sur le banc en bois, puis prolongeaient leur nuit en se laissant bercer par le pas du cheval les guidant, sûr de lui, jusqu'à la place de la cathédrale.

Une fois arrivées il fallait qu’elles soient promptes à s'installer aux meilleures places. En plein courant d'air ou masquées par les maisons en coin, c'était l'assurance de réaliser quasiment la moitié du chiffre escompté. Comme la vente des produits de la ferme permettait d’apporter l’indispensable sécurité, le marché hebdomadaire était précieux. Les tréteaux montés, Jeanne Doaré autorisait sa fille à aller se réchauffer à la crêperie de la place.