... et voila Vitoucha la nouvelle éponyme de ce recueil ... de Sofia à Lyon, du début du XX ème siècle aux années soixante, suivez la destinée de cette femme exceptionnelle qu'est Vitoucha, conçue dans une cabine de l'Orient Express, de la gloire à la folie ...


Les premières lignes de la nouvelle :

S’il fallait citer un objet porteur de rêves, incontestablement ce serait pour moi un bagage, ou plus précisément une malle. Une malle, c’est un peu de soi même que l’on emporte. Emmenée partout, elle se transforme aussi en souvenir silencieux de rencontres, d’images, d’aventures. Avec une telle attirance, je ne pris que quelques instants pour acheter celle que je vis un dimanche matin au rendez-vous des chineurs. Elle ressemblait à une Vuitton, mais ce n’en était pas une. Peu m’importait. Elle devait dater des années trente, elle avait voyagé, mais n’était pas abîmée. Son fond était d’ un marron sable avec un bleu gris, artistiquement décoré de monogrammes où s’entrelaçaient un V et un D. Lorsque je la soulevai, j’eus la surprise de constater qu’elle n’était pas vide, mais la serrure était bloquée et il n’y avait plus de clef. Le vendeur m’expliqua qu’elle était depuis de nombreuses années dans le grenier de sa tante. Jamais personne ne l’avait ouverte, comme s’il fallait lui laisser conserver son secret. Je sus de suite que je ferai de même. Je me contentais donc de l’effleurer, avec respect.

Il y a quelques mois encore, jamais Madeleine Farizon n’aurait pu imaginer qu’elle se trouverait ce 20 juin 1914, en Bulgarie, dans le restaurant le plus couru de la capitale, la main délicatement posée sur celle de François de Montalivet.

Le destin s’était emballé à la fin de l’année précédente lorsque la supérieure de la congrégation assomptionniste avait fait appel à elle pour enseigner le français à l’école des filles de Sofia. Depuis plusieurs décennies la France souhaitait asseoir son influence en cette région des Balkans. Les congrégations religieuses profitaient de cette volonté politique pour diffuser notre culture tout en renforçant leur présence en cette zone de contact avec les musulmans.

Madeleine Farizon avait toujours été une très bonne élève, essentiellement grâce au sérieux de son travail. Les sœurs ne l’avaient pas seulement remarqué pour cela, car des bonnes élèves, elles en avaient à foison dans chaque classe. Elles appréciaient avant tout chez Madeleine sa joie de vivre, son dynamisme, son envie d’aider les autres. Elles savaient qu’elle ne serait jamais religieuse mais, en revanche, elles pensaient déceler en elle une bonne enseignante.

Madeleine était la fille d’un homme veuf qui connaissait une réussite certaine dans le commerce. Il avait créé à Lyon une épicerie, puis une seconde, puis une troisième et avait même ouvert des succursales dans les villes voisines, que ce soit à Grenoble, Vienne, Villefranche ou Valence. Il avait ainsi eu l’audace de créer une manière de commercer beaucoup plus moderne, à l’instar de Boucicaut à Paris. Tout était axé sur la quantité de produits vendus, toujours présentés en masse, avec des prix attractifs. La formule convint de suite aux ménagères, Prix Bas devenant pour toutes, le magasin aux bonnes affaires.